Chien blanc de Romain Gary

Publié le par kalistina

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C'était un chien gris avec une verrue comme un grain de beauté sur le côté droit du museau et du poil roussi autour de la truffe qui le faisait ressembler au fumeur invétéré sur l'enseigne du Chien-qui-fume, au bar-tabac à Nice, non loin du lycée de mon enfance.
Il m'observait, la tête légèrement penchée de côté, d'un regard intense et fixe, ce regard des chiens de fourrière qui vous guettent au passage avec un espoir angoissé et insupportable. Il entra dans mon existence le 17 février 1968 à Beverly Hills, où je venais de rejoindre ma femme Jean Seberg, pendant le tournage d'un film.

 

Nous sommes en 1968, l'Amérique vit une période plus que mouvementée, avec la guerre du Vietnam et la "question noire". Jean Seberg est d'ailleurs très impliquée dans la cause des Afro-Américains. C'est dans ce climat particulier qu'un jour, Romain Gary et sa femme (Jean Seberg, donc) recueillent un berger allemand... qui s'avère être un "chien blanc", c'est-à-dire un chien dressé par des policiers des états du Sud pour attaquer les Noirs.

A travers la relation qu'il tisse avec celui qu'il baptise Batka (petit père en russe), Romain Gary nous montre son époque : le climat d'insécurité constant aux Etats-Unis dû aux affrontements raciaux, les émeutes de mai en France, l'hypocrisie d'Hollywood... Et surtout la bêtise, constante, voire grandissante, des hommes, quelle que soit leur couleur de peau ou leur nationalité.


Comme toujours avec Romain Gary, le ton est juste et mordant, il sait trouver la formule qui fera mouche, et j'ai noté de nombreux passages que j'ai trouvé bien vus ou bien tournés. Quelques petits extraits :

[Romain Gary ne sachant plus quoi faire pour que son chien ne soit plus raciste.] "Tout de même, monsieur, tant de drames pour un clébard... Et le Biafra?

Vous vous foutez de moi? Le Biafra?

En somme, ne rien faire pour le Biafra, ça vous permet de ne rien faire pour un chien?

Il existe aujourd'hui une nouvelle casuistique qui vous dispense, à cause du Biafra, à cause du Viêt-nam, à cause de la misère du tiers-monde, à cause de tout, d'aider un aveugle à traverser la rue".

 

"Je suis en train de me dire que le problème noir aux États-Unis pose une question qui le rend pratiquement insoluble : celui de la Bêtise. Il a ses racines dans les profondeurs de la plus grande puissance spirituelle de tous les temps, qui est la Connerie. Jamais, dans l’histoire, l’intelligence n’est arrivée à résoudre des problèmes humains lorsque leur nature essentielle est celle de la Bêtise".

 

[A sa femme, qui, selon lui par "culpabilité ethnique", accueille des dizaines de Noirs tous les jours sous son toit et se fait joyeusement extorquer son argent.] "Je fous le camp. Je n'en peux plus. Dix-sept millions de Noirs américains, c'est trop, même pour un écrivain professionnel. Tout ce que ça va donner, avec moi, c'est encore un livre. J'ai déjà fait de la littérature avec la guerre, avec l'occupation, avec ma mère, avec la liberté de l'Afrique, avec la bombe, je refuse absolument de faire de la littérature avec les Noirs américains. Mais tu sais bien ce que c'est : quand je me heurte à quelque chose que je ne puis changer, que je ne peux résoudre, que je ne peux redresser, je l'élimine. Je l'évacue dans un livre".

 

"Il faut continuer à faire confiance aux hommes, parce qu'il importe moins d'être déçu, trahi et moqué par eux que de continuer à croire en eux et à leur faire confiance".

 

"Les surenchères de la publicité commerciale et de la propagande politique ont rompu tout rapport de réalité et de valeur réelle entre le produit jeté par le marché, déodorant ou idéologie, et une authanticité quelconque".

 

Chien Blanc est une histoire triste, même parfois lugubre, mais vraie, et écrite dans ce style piquant qui fait que j'aime Romain Gary. Un bon roman!

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ilandsis 15/12/2011 22:09


Nous découvrons cet auteur.
A partir de quel âge pensez vous que l' on puisse le lire.


Notamment Chien Blanc

kalistina 21/12/2011 23:56



Je dirais qu'on peut lire et comprendre chien blanc à l'adolescence... Pour les autres, je vous ferai une réponse normande : ça dépend!!



Delphine 19/02/2011 16:40



Ah qu'est-ce que j'ai aimé ce récit ! J'ai du mal à m'en remettre. Un billet sur mon blog bientôt !



kalistina 20/02/2011 13:15



Ah oui à ce point?



Alcapone 10/10/2010 12:28



En fait, de Romain Gary, je n’ai lu que 3 romans publiés sous le pseudo d’Emile Ajar : La vie devant soi, Gros-Câlin, et l’Angoisse du roi Salomon. Et j’ai vraiment beaucoup aimé ces trois
romans... Je crois même me souvenir avoir versé une larme pour Gros-Câlin...



kalistina 10/10/2010 20:13



Je n'ai pas lu beaucoup de choses de lui, mais je m'aperçois que j'aime vraiment beaucoup son style, alors je note pour Gros Câlin!



irrégulière 06/10/2010 12:25



Si c'est triste, je vais passer...



kalistina 06/10/2010 22:32



C'est triste parce que réaliste, mais pas lugubre.



Edelwe 06/10/2010 10:50



J'adore la plume de cet auteur!



kalistina 06/10/2010 22:29



Moi aussi!!